
Rues Saint-Denis, du Port, du Chemin Vert, Aubervilliers (93)
Les fouilles ont été conduites à la fin de l’année 2014 par la société Arkemine à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) « Rue Saint-Denis, Rue du Port, Rue du Chemin Vert », au nord-ouest de la commune. Elles ont permis de révéler l’existence d’un atelier de bronzier d’ampleur majeure par le nombre d’objets produits et par leur diversité, soit un véritable centre de production datant du Bronze final IIb-IIIa (vers 1150-950 av J.-C.).
Situé dans la Plaine Saint-Denis, le site se trouve au sein de la plaine alluviale du ruisseau de Mont- fort, affluent asséché de la Seine. Près de 8200 m² ont été décapés, mettant au jour 139 faits archéologiques, principalement constitués de fosses, de taille et de forme variées, à l’exception de deux ensembles de trous de poteaux formant des bâtiments et quelques fossés. 69 % des structures ont été datées : un quart d’entre elles sont en lien avec une occupation historique (bas Moyen Âge, époques moderne et contemporaine), les trois quarts restants étant quasi-exclusivement liés à une occupation de la fin de l’âge du Bronze et/ou du début du Premier âge du Fer. Il faut mentionner que de nombreuses excavations subactuelles réalisées à la pelle mécanique ont perturbé parfois très profondément les niveaux archéologiques.
Les deux occupations principales s’agencent autour de deux concentrations de structures (locus 1, locus 2). Ces deux locus bien distincts spatialement, appartiennent à deux phases chronologiques : l’une se positionne à l’étape moyenne du Bronze final (Bronze final IIb-IIIa) (locus 2), l’autre au Bronze final IIIb – Hallstatt C (locus 1).
La première occupation (locus 2) est principalement constituée de plusieurs fosses volumineuses en lien avec une activité extractive. La nature du substrat contenant à la fois de l’argile et du sable, deux matériaux nécessaires dans la fabrication des moules, a certainement motivé l’installation à cet endroit. En effet, deux de ces fosses ont livré des restes en lien avec la métallurgie du bronze, dont d’abondants de moules en terre cuite, en position de rejet. Si les structures de fonte n’ont pu être retrouvées, divers déchets métalliques, des fragments de creusets, une possible tuyère, mais surtout plus de 10 kg de moules, témoignent d’une importante activité de fonte sur le site. À ce jour, aucun site en France n’a livré autant de fragments de moules. La bonne conservation de ces derniers a permis d’identifier une grande variété d’objets produits (épingles et bouterolles en grand nombre, une à deux épées, deux pointes de lance, des clous, une plaque à décor de cercles concentriques entre autres) et d’estimer à un minimum de 118 le nombre d’objets produits sur le site (moules bien identifiés) : ils font du site de la Rue du Port un véritable centre de production et de diffusion d’objets métalliques pour l’époque.
Un des apports majeurs de la fouille à la Rue du Port est la présence de plusieurs amas de fragments de moules, qui témoignent de plusieurs moments de fonte séparée dans le temps. Nous avons pu mettre en évidence la mise en œuvre de moules complexes destinés à réaliser des fontes en grappe. Celles-ci ont permis de produire des épingles mais également des clous. L’emploi de la fonte à la cire perdue est soupçonné sur le site.
Différentes analyses ont été menées à partir de ces découvertes : les analyses élémentaires de composition des résidus métalliques indiquent que les alliages, au Bronze final IIb-IIIa comportent un ajout de plomb à la base cuivre-étain. Il a été retrouvé un petit élément métallique constitué d’un alliage plomb-étain, qui pourrait être un indice de la manière dont les alliages ont été préparés, voire sous quelle forme la matière première pouvait éventuellement circuler. Par ailleurs, les analyses pétrographiques comparant la matrice des moules en terre cuite et les matériaux bruts prélevés sur le site montrent qu’à la fois le sable et l’argile, constitutifs du moule et sans doute extraits sur le site même, ont subi des traitements avant d’être employés dans le façonnage des moules (épuration, tamisage). L’examen des divers déchets de métallurgie retrouvés à la Rue du Port permet ainsi de proposer une restitution de la chaîne opératoire de production, en incluant les diverses opérations en amont de la fonte qui concernent spécifiquement l’élaboration des moules. Les vestiges à Aubervilliers ne livrent pas d’information sur les étapes ultérieures au décochage des moules. Les travaux de finition ne sont pas attestés, ou n’ont pas été reconnus (ils ne livrent en effet généralement que peu de traces).
Les structures d’habitation manquent cependant, puisque seule une construction sur poteaux matérialiserait un bâtiment éventuellement contemporain du fonctionnement de l’atelier. Pourtant, le mobilier, par ailleurs varié, témoigne en effet d’activités autres que métallurgiques, à caractère domestique. Le mobilier semble attester d’un certain statut du site par les quelques vaisselles fines, une perle en verre bleu provenant d’Italie, du mobilier métallique, un fragment de bracelet en lignite, qui ont été trouvés.
Le site d’Aubervilliers se positionne dans une zone de contact entre ces deux techno-complexes, Atlantique et Nord-Alpin, ce qui est reflété par une dichotomie entre des productions métalliques typiquement atlantiques (jusqu’à la composition du matériau avec ajout de plomb), influence culturelle que marque également la perle en verre bleu, et la céramique qui a livré des formes très caractéristiques du complexe Nord-Alpin.
Un siècle environ après l’abandon de cette zone, le site est réoccupé plus au nord (locus 1), à la transition Bronze final IIIb-Hallstatt C. À nouveau le substrat fait l’objet d’extraction, comme en atteste une large fosse polylobée. À cet endroit du site, le substrat est cependant différent et le matériau extrait ne semble pas employé pour la fabrication de moules de bronziers, bien qu’à nouveau une activité métallurgique soit menée : différents types de déchets, métalliques, moules, creusets attestent en effet de la proximité d’un atelier de production d’objet en bronze. Ces éléments apparaissent parmi des rejets détritiques de toute sorte (céramique, faunique, lithique) et vidanges de foyer. Tous ces éléments en position de rejet ne permettent cependant pas d’être plus précis sur cette installation, mais on peut certifier qu’il ne s’agit pas d’une pollution venant de l’atelier BF IIb-IIIa. Les analyses élémentaires de composition indiquent d’ailleurs une importante différence entre les alliages mis en œuvre dans le locus 1 par rapport au locus 2, indiquant un changement dans les matières premières. On constate donc que la vocation extractive et métallurgique fait curieusement écho à l’occupation de la phase précédente, bien qu’une importante discontinuité chronologique sépare ces deux locus.
Nous assistons ensuite à un important hiatus dans la mesure où aucune structure de l’âge du Fer (postérieurement au tout début du Premier fer), de la période gallo-romaine et du début du Moyen Âge n’est attestée. C’est lors du bas Moyen Âge (XIVe – XVe siècle), que l’emprise fouillée semble réinvestie, avec une présence liée à quelques volumineuses fosses (extraction de matériau à nouveau ?) principalement à l’est de la zone fouillée, qui est à mettre en lien les limites du village d’Aubervilliers. Quelques structures modernes et contemporaines enfin ont été découvertes à divers endroits de la zone de fouille.
Opération archéologique
- Type d’opération : fouille préventive
- Dates : 12/11 – 23/12/2014
- Surface : 9 750 m²
- Type d’aménagement : Projet d’aménagement d’une ZAC
- Contrôle Scientifique et Technique : Dorothée Chaoui-Derieux (DRAC-SRA Île de France)
Nature des vestiges
- Périodes : Protohistoire
- Sujets et thèmes : bâtiment, foyer, artisanat, métallurgie, structures en creux, atelier de bronzier
Intervenants
- Responsable d’opération : Muriel Melin
- Équipe de fouille : Adrien Arles, Arnaud Coutelas, Christophe Colliou, Florian Leleu, Élodie Perugini, Marie Spicher, Émilie Tomas
- Équipe de post-fouille : Adrien Arles, Arnaud Coutelas, Julien Flament (IRAMAT-CEB, CNRS, Université d’Orléans), Bernard Gratuze (IRAMAT-CEB, CNRS, Université d’Orléans), Florian Leleu, Jean-Charles Oillic (Centre d’études et de Recherches Archéologiques du Morbihan), François Peyrat, Guillaume Roguet, Lolita Rousseau (université de Nantes), Léa Roux, Marie Spicher, Émilie Tomas
- Collaborations : –
- Aménageur : Établissement Public Foncier (EPF) Île-de-France
Publications
MÉLIN M., ARLES A., COUTELAS A., LELEU F., OILLIC J.-C., PEYRAT F., ROGUET G., ROUSSEAU L., ROUX L., SPICHER M., TOMAS É. (2016) – Aubervilliers (93), « Rue Saint Denis, Rue du Port, Rue du Chemin Vert » : Un atelier de bronzier du Bronze Final IIb-IIIa, Service Régional de l’Archéologie d’Île-de-France, 2 volumes (vol. 1, 268 p. ; vol. 2, 396 p.).
MELIN M., ARLES A., ROGUET G., FLAMENT J. (2017) – « Un important atelier de fonte du Bronze final IIb-IIIa à Aubervilliers, la Rue du Port (Seine–Saint-Denis) », Bulletin de l’association pour la promotion des recherches sur l’âge du Bronze, Journée annuelle d’actualités (Saint-Germain-en-Laye, 6 mars 2016), Dijon : APRAB, 15, pp. 43-45





